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Un compagnonnage jaurésien
Octave Mirbeau
Présenté par Gilles Candar


Octave Mirbeau (1848-1917), écrivain incisif, généreux et puissant, n'est pas encore à la place qu'il devrait occuper, mais cela viendra... Jean Jaurès (1859-1914) reste peut-être méconnu à la suite de trop d'hommages et de célébrations, parfois insincères ou trop habiles... On ne les associe pas nécessairement, et pourtant ils se fréquentèrent et furent amis. Leurs relations sont aujourd'hui bien connues grâce aux travaux de Pierre Michel, le maître des études mirbaliennes. Le lecteur intéressé se reportera à sa monumentale biographie écrite avec Jean-François Nivet, Octave Mirbeau, l'imprécateur au cœur fidèle...
Sinon, nous pouvons résumer en quelques mots ce qui fonde le compagnonnage de ces deux bretteurs de la IIIe République. Après une jeunesse bonapartiste, Mirbeau se tourne vers le mouvement libertaire, pratiquant une critique radicale et sans concession de la société bourgeoise et de l'État oppresseur. De toute façon, il n'est jamais étroitement politique : d'abord et toujours un écrivain, un caractère, l'homme des causes qu'il estime justes et nécessaires, en refusant les facilités de l'apitoiement ou de l'humanitarisme à la tout-va. Sa pièce Les mauvais bergers (1897), féroce envers le militantisme socialiste, lui vaut une réponse indignée de Jaurès : "Effarant !", à la une de La Petite République du 25 décembre 1897. En 1903 encore, Mirbeau fait jouer à la Comédie française Les affaires sont les affaires. Son personnage principal, le fameux Isidore Lechat, archétype des aventuriers destructeurs nés pour devenir milliardaires, se présente aux élections comme "agronome socialiste" avec un programme anticlérical et même "révolutionnaire en économie". Et pourtant, en 1904, Mirbeau est cité en deuxième position, juste après l'académicien Anatole France, parmi les collaborateurs littéraires du quotidien L'Humanité, devant Jules Renard, Gustave Geffroy, Tristan Bernard et quelques autres...

Ce n'est pas un paradoxe, et encore moins une de ces évolutions ou accommodements tels qu'il s'en produit parfois. L'Humanité est avant tout "le journal de Jean Jaurès", un homme que Mirbeau a appris à connaître et à estimer. L'affaire Dreyfus a permis ce rapprochement : des années de lutte et de combat passionnées et difficiles qui mettent à l'épreuve les caractères. Mirbeau comme Jaurès se sont battus sans se laisser impressionner par la "loi du mensonge triomphant qui passe", ni par "les applaudissements imbéciles" ou "les huées fanatiques". Ils cherchent à comprendre, à définir ce qu'ils croient bon, vrai et juste, et ils agissent en conséquence. Le combat pour Dreyfus n'est pas seulement d'ordre individuel, car toute action pour la justice enrichit le combat commun. Justice sociale et justice individuelle marchent et doivent sans cesse marcher ensemble.
C'est pourquoi lorsque Jaurès lance son propre journal, le 18 avril 1904, Mirbeau l'aide. Il est alors un écrivain très connu dont les chroniques publiées dans la grande presse se paient fort bien, mais il se reconnaît dans le programme défini par le premier éditorial : "réaliser l'humanité (...) par des moyens d'humanité". Mirbeau et Jaurès rêvent à "la diversité vivante de nations libres et amies". La France semble prête à de profondes réformes qui vont enfin renouveler la République, la rendre plus juste, plus sociale et démocratique. Après la défense républicaine, l'heure est à l'offensive et à "l'action républicaine". Le bloc des gauches est majoritaire à la Chambre : il unit les radicaux, radicaux-socialistes, modérés laïques et socialistes jaurésiens. Le président du conseil, le sénateur Émile Combes, semble déterminé à conduire à bien son vaste programme de réformes.
La République, souvent décevante les années précédentes, est encore une idée neuve en Europe et dans le monde. Les monarchies dominent largement en Europe. La France est pourtant sortie de son isolement en s'alliant à la Russie. Ce choix, dont les modalités exactes ne sont pas connues, enthousiasme le pays, mais inquiète aussi à gauche, du moins chez les socialistes et les citoyens attachés aux principes libéraux et démocratiques. La Russie tsariste y est vue comme une menace pour la paix et le développement de la civilisation, avec son régime oppressif et sanglant, ses brutales interventions extérieures... Mirbeau publie d'avril à septembre 1904 cinq articles donnant la mesure de sa colère et de ses espérances. Il souhaite pêle-mêle la victoire du Japon, une révolution intérieure, voire, poussé par la colère, l'indignation et l'angoisse, une intervention à rebours des puissances libérales... En tout cas, tout à fait en accord avec Jaurès et les socialistes, il dénonce l'intolérable.
En France, l'ouverture des réformes suppose d'abattre le cléricalisme, c'est-à-dire l'esprit de soumission, de superstition et de fanatisme servi par un clergé allié indéfectible des châteaux, de l'autorité et de l'oppression... Sans se préoccuper des aléas de l'action publique, Mirbeau soutient à fond la politique anticléricale du gouvernement, le développement de l'école publique, la laïcisation de l'enseignement et de la société qui préparent la future séparation des Églises et de l'État... C'est l'objet de cinq autres articles, tous écrits en juin-juillet 1904, au moment de la rupture des relations diplomatiques entre la France et le Vatican. Celle-ci est du reste provoquée par une dépêche diplomatique du Vatican, jugée inacceptable, publiée le 17 mai précédent par les bons soins du journal L'Humanité qui en avait reçu le texte grˆce au prince Albert de Monaco, laïque convaincu et homme de science.
L'écrivain n'oublie pas ses autres adversaires traditionnels : la Justice dure aux humbles et douce aux puissants ("Célébrons le Code", 6 novembre 1904), le militarisme et ses brutalités stupides ("Âmes de guerre", 23 octobre 1904), le colonialisme sauvage et barbare ("Âmes de guerre", 9 octobre 1904). Sur tous ces fronts, sa plume va loin. Elle dépasse les habitudes du journal et même celles de Jaurès, qui doit parfois composer avec les responsabilités politiques, tenir compte des pesanteurs du réel.
Les progrès de l'humanité se préparent par la diffusion d'une culture dont tous les hommes doivent pouvoir bénéficier. Mirbeau écrit sur le théâtre, la poésie, la peinture. Il le fait avec verve, dans trois articles qui sont sans doute le sommet de cette collaboration, n'hésitant pas devant les provocations ou les railleries, par exemple contre les pédagogues progressistes, fussent-ils amis du journal : "l'œuvre d'art ne s'explique pas et on ne l'explique pas". Il sait pourtant évoquer, commenter longuement ces œccuvres, donne au lecteur envie d'aller lui-même contempler les tableaux de Monet ou de Pissarro. Il en parle avec sens et fougue, sans faire de concession à la facilité ou à la vulgarité. Au contraire, il pourfend ce que nous appellerions l'industrie du spectacle dans "Esthétique dramatique" (23 mai 1904), avant de célébrer, avec une belle et fraîche confiance le talent "fort, viril, humain, trés beau" de la poétesse Anna de Noailles. Mirbeau journaliste est toujours un pessimiste aspirant à un peu d'humanité, de générosité et de beauté...
Cette collaboration s'achève en novembre 1904. Elle n'est pas la seule à être victime des mesures d'économie rendues nécessaire par l'échec de la diffusion d'un journal sans doute trop élitiste, parfois médiocrement composé et maladroit dans ses choix rédactionnels. Pierre Michel relève chez Mirbeau les signes d'un désenchantement certain : "il ne m'a pas convenu de rester à L'Humanité où tout est sacrifié à la politique et où les écrivains ne comptent pas" écrit-il à son ami Rodin à la fin de l'année 1904 et quelques mois plus tard il confie à un journaliste de Gil Blas : "Jaurès se préoccupe de l'unité socialiste. Qu'est-ce que ça nous fait l'unité socialiste ?".
La scène politique et sociale change. L'espoir d'un renouvellement et d'une régénération de la République s'éloigne peu à peu. Certes, le camp laïque l'emporte avec la loi de Séparation des Églises et de l'État (1905) approuvée par les élections de 1906. Mais les luttes sociales marquent le pays et face aux grèves menées par les syndicalistes révolutionnaires de la CGT, la majorité parlementaire se restructure autour d'une "gauche d'ordre" emmenée par Clemenceau, devenu le "premier flic de France", Briand, ancien socialiste et propagandiste de la grève générale, Viviani, autre socialiste qui fut un intime de Jauegrave;r&s… La logique du conservatisme social qui l'emporte alors impose le gel de la plupart des réformes annoncées ou ébauchées, le recul même de l'esprit démocratique qui avait accompagné la victoire dreyfusienne comme en témoigne le rétablissement de fait de la peine de mort par les abolitionnistes convaincus qu'étaient pourtant Clemenceau et Briand. Les modalités de la vie politique et sociale évoluent aussi, avec le développement des organisations, partis et syndicats, des structures plus collectives qui conviennent sans doute moins à un écrivain resté très libertaire et individuel dans ses protestations. Mirbeau n'en reste pas moins en bons termes avec les socialistes et surtout avec Jaurès lui-même. Il rencontre celui-ci au cours d'une cure commune à Contrexéville et l'emmène dans son automobile afin d'aller admirer ensemble une Mater Dolorosa de Rembrandt. L'essentiel demeure en effet. L'écrivain et le député se retrouvent dans bien des combats communs pour défendre l'humanité.
Hors de la rédaction, Mirbeau est néanmoins régulièrement présent dans le journal de son ami. Dès décembre 1904, il donne son avis sur le futur lauréat du prix Goncourt. Avec Marcelin Berthelot, Anatole France, Paul Hervieu et Alfred Capus, il fait partie des premières personnalités interviewées pour commenter les débuts de la révolution russe : "Avec sa bande de grands-ducs voleurs, de policiers féroces, de généraux assassins, le tsar s'est rejeté lui-même hors de son empire, hors de l'humanité tout entière" déclare-t-il après le "dimanche sanglant" qui a vu le régime faire tirer sur une foule pacifique. Il lance une pétition pour obtenir la libération de Gorki arrêté qui obtient de nombreuses signatures d'écrivains et d'artistes, parmi lesquels Séverine, Anna de Noailles, Anatole France, Catulle Mendès, Jules Renard, Rodin, Maillol, Monet, Carrière, Signac... Il est précisé que "le nom de Gorki a été placé ici comme le symbole de la liberté de penser et d'écrire" et que la protestation vaut pour tous les écrivains ayant eu à souffrir du despotisme russe. Fin 1907, Mirbeau tient à faire savoir qu'il aurait préféré Tolstoï à Kipling pour le prix Nobel de Littérature et Jaurès "le plus digne... un grand homme intègre" pour le prix Nobel de la Paix, opinion partagée par Anatole France.
Le présent recueil publie trois importantes prises de position de Mirbeau dans L'Humanité : sa lettre pour l'abolition de la peine de mort lue dans une réunion publique, un court texte en faveur des responsables de La Guerre sociale poursuivis pour propagande antimilitariste et une protestation en soutien aux cheminots révoqués pour avoir fait grève par le gouvernement de son ancien ami Briand. Malade et fatigué, Mirbeau n'en reste pas moins solidaire des grands combats pour la justice et ces interventions sont relevées avec une sympathie toujours aussi vive par le journal de Jaurès. Dans ses courts billets de témoignage, Mirbeau évite le plus souvent de s'en prendre aux personnalités. Mélancolique, mais toujours combattant, il va à l'essentiel, posant les questions de principe et démontant les responsabilités qui poussent la foule à refuser les mesures de progrès et de justice pourtant les seules compatibles avec un idéal d'humanité.

Gilles Candar

ISBN : 978-2-91-852737-1 / Prix: 9 € / 140 pages

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